" Tout ça est mal foutu. Vous êtes tous mal foutus. Nous sommes plongés dans cette lumière trop forte, celle des projecteurs, le faisceau grandiose de l'artifice originel. Dans nos ombres se trouve le pire de nous, nos rêves pervers, incestueux et puants l'horreur. Dans nos yeux brillent le mensonge et l'egoisme. La scene monde est fausse, vous êtes faux, fous. Aliénés de l'image, maniaques de la representation, les hommes courent et se pressent dans les méandre de l'omission, dans l'oubli de la verité. Vous, nous, eux ? Je ne veux pas y être condamné.
Mais le monde ne s'arrête pas, il s'echauffe et sue les larmes des incompris, les colères des plus faibles, la haine des ignorants, la rage des plus grands. Non, le monde ne s'arrête pas, il tourne et tourne en tremblant, supportant le poids de cet enfant qui pleure dans le noir, qui pleure l'injustice, qui regrette la liberté. Non, le monde ne s'arrête pas, il supporte le poids de cette chute sous le chiffre infernal du dix. C'est la descente, deca, decadence.
Aujourd'hui, cette ville va brûler. Aujourd'hui, les gratte-ciel et les monuments s'ecrouleront, la culture s'ecrasera, la religion se noiera. Aujourd'hui, le ciel sera noir, les eclairs déchireront le goudron et les gens mourront dans la panique. Ce jour ne se terminera jamais, car il est la fin d'une erreur eternellement ephemere. Ce jour est celui de l'apogée, c'est l'apocalypse. Aujourd'hui, la verité de l'homme eclatera dans toute son immoralité, l'absynte verte coulera à flot et brulera la gorge des enfants, les hommes enfileront les bas de leurs femmes, les femmes danseront nus au coin des carrefours. On verra des jeune filles boire le sang des cadavres encore frais qui joncheront les larges trottoirs de Tokyo, un sourire diabolique à la bouche, les cheveux en bataille, les pupilles completement dilatées. Aujourd'hui cedera l'incroyable barrage de tous les desirs de l'homme, aujourd'hui eclateront avec la tempête toutes les barrières de plusieurs milliers d'années d'histoire. La terre sera enfer, comme elle a toujours été destinée à l'être.
Masochisme, flammes, domination, luxure et fantasmes. Ce sera une explosion des sens, une resurrection de la pensée veritable. La bêtise s'evaporera au profit de l'intelligence dans sa cruauté la plus démente. Peu à peu, la pensée se dirigera vers les horizons inconnus et rejetés de l'esprit humain, ces terres interdites le long de ces siecles d'obscurantisme appellés "progrés". Et malgré tout, malgré la mort et la violence, malgré la difficulté du passage, le spectacle devra continuer ! "
La foule poussa un cri dément, une acclamation profonde. Le guitariste, fatigué et blessé, le torse nu et le visage ravagé, souriait devant ce tableau magnifique. Des dizaines de milliers d'hommes et de femmes, collés les uns aux autres, criants, suants, baisants, vomissants, se droguant dans le stade. Des dizaines de milliers de personnes qui priaient pour le changement, qui pleuraient pour que cette société eclate. Des dizaines de milliers de visages emmerveillés par ce grand jour, celui de la grande tempête. Dans leurs yeux, l'eclat de la sauvagerie d'antan brillait devant l'image utopique d'un cataclysme naturel prêt à exploser les deux capitales mondiales. Dans quelques heures, ils se tourneraient tous vers le fracas assourdissant de la chute de la logique humaine. Les larmes aux yeux, ils ne verraient que le reflet des flammes dans les debris de verres planants dans l'air brulant. Puis ils se contenteraient de rire, parce qu'on ne verrait même plus les étoiles tant il y aurait de billets verts en flamme volants dans le ciel, soufflés par l'explosion. Tout l'artifice exploserait dans un magnifique desordre, le chiffre "0" remplacerait toutes les valeurs artificielles, tous les comptes, tous les budgets.
Le guitariste charismatique continua quand la foule fut à peu pres calmée :
"Alors au dela de la destruction, je veux que Tokyo entende un chant, celui des anges ! Je veux que les milliards et milliards de conscience sautent de joie, et que tous dansent dans les ruines de cette civilisation enterrée à jamais... Alors Tokyo, pour le dernier concert du millenaire, criez pour l'homme"
Il n'y avait plus de foule, seulement une masse informe de poings levés, de bouches deformés par les cris. On sentait l'odeur enivrante de l'adrenaline et du shit planer dans l'air. La batterie envoya le rythme, suivi de la basse, et des dizaines de milliers de voix acclamerent en rythme ce nouvel air de revolution.
"HEY ! HEY ! HEY ! HEY ! HEY !"
Mydriase. Bruxisme. Hyperthermie. POP ! POP ! POP ! La guitare fendit l'air, les têtes s'envolèrent dans des headbangs si violents qu'on eut cru que les visages essayaient de se detacher de leur corps, trop lourds. Les cheveux semblaient flotter dans l'espace saccadé par les flashs stroboscopiques. Lysergesäurediathylamid. Le changement, radical. Un virage violent. L'experience unique. Endorphines. Epinéphrine. Le peché de la chair, les mains glissantes, la sueur et la salive. Les uns sur les autres, les autres sur les uns. Latex, pupilles en spirales, fluorescence. Un trip trash à l'echelle de la capitale.
Les nuages sont noirs, gigantesques, menacants. Le fracas de l'orage qui s'abat sur le sol accompagne la basse dechainée. Les flammes deviennent le decor du spectacle demoniaque.
"HEY ! HEY ! HEY ! HEY"
Les langues s'entremelent, sourires pervers, larmes hysteriques.
La decadence vient d'en haut et tombe sur l'homme.
Néant