Et putain y'a vingt ans, c'est peu de dire qu'on se les gelait mec. On était là comme des cons, à marcher des heures dans ces rues froides, à baiser la nuit et à fuir la peur. Qu'est ce qu'on a pu marcher quand j'y r'pense. P'tet que c'était mieux que cette belle bagnole qu'on a aujourd'hui, non ? D'un pas à l'autre, on riait à la lune, on evitait les flics et on ne comptait que sur l'epheme d'notre bonheur. C'était p'têt ça l'âge d'or : la nuit noire, ce bel enfoiré d'hiver parisien, et nos converses trop sales qui ne se lassaient jamais de l'asphalte.
Y'a vingt ans, on a pleuré ensemble mec, c'était dans des bon dieux de chiottes perdues dans le trou du cul du monde, mais on a pleuré ensemble, et dieu sait que c'est pas tous les jours qu'on pleurait comme ça. Non, on était pas le genre de gars à avoir besoin de larmes pour s'comprendre, on était trop forts pour ça. Mais merde, ce jour là on a sangloté l'un sur l'autre, oubliant dignité et société, etreignant notre humanité dans sa verité. Parce que ce n'était que ça la verité : nos soupirs ivres et nos rêves gueulés au vent qui secouait les arbres de la colline. C'était l'epoque où l'on pouvait encore esperer, on vomissait la réalité et on se contait les plus beaux mensonges, on s'disait que l'futur s'rait "nous 5" ou n'serait pas, on s'disait que tout s'arrangerait, que l'temps allait laisser chaques choses s'adoucir. Ah les beaux mensonges ! C'est le temps qui nous a enculé par derriere, c'est ça la verité, tu vois. On a même pas eu le temps de s'dire "à la prochaine" qu'on était déjà dans un autre train, qu'on filait pour le plat. On l'avait pas imaginé ce plat hein ? Cet ennui, cette banalité. Les regrets, les remords et les courbatures. Ces maux de tête, ces papiers et ces emmerdes. On s'était cru trop bon pour tout ça, on s'était dit que c'était forcément pour les autres, pas pour nous, pas possible.
Et pourtant aujourd'hui, j'me suis reveillé d'un putain de bad trip de vingts piges, pire que les acides, pire que n'importe quelle drogue : le conditionnement. J'pensais être heureux, et v'là que j'suis tombé sur nos voix, lointaines, enregistrées sur un portable aussi gros qu'un frigo. On avait ce rire d'enfoirés de banlieusards defoncés, et on parlait de mammouths. J'ai même pas eu l'temps d'rire de nos conneries que mes côtes s'étaient serrées autour de mon coeur affolé. J'ai même pas pu gueuler mes souvenirs qu'une saloperie de boule de haine s'était emparée de ma gorge trop etroite. J'ai même pas eu le temps de regarder mon reflet vieillissant que mes yeux s'étaient embués d'la pluie du passé.
J'me dis que si on avait su, on se serait enfuis en Atlantide, sans jamais se lacher du regard, on aurait fuit tous ensemble, en rigolant, en chialant et en rêvant. On s'serait mis autour d'un feu, et on aurait decidé que rien n'importait plus que nous, et que nous était tout. "Oh doux orange merveille et fantasmes-fées !" Si j'avais su que le soleil brulant qui s'levait sur nos gueules me manquerait à ce point, si j'avais su qu'il était si facile d'oublier l'essentiel...
Si j'avais imaginé qu'le monde était ainsi, qu'chaque personne était detestable, qu'le but était d'mentir sur notre nature, de dénoncer son voisin. Si j'avais compris qu'la vie des gens dependait des criteres des autres, qu'le coeur et qu'les mots étaient vains et qu'l'argent était le nouveau predateur de l'homme, nouveau chef de la chaine alimentaire. Papiers verts, grands patrons d'nos vies et d'nos sentiments, poubelles à larmes, poubelles à rire, visages gris et oubli.
Putain mec, y'a vingt ans on était vrai, et on croyait qu'les autres l'étaient, mais maintenant steuplé, laisse moi aller voir les arbres avec les autres, partons fumer un joint sur un coin d'herbe, et laissons tomber ces masques d'horreur.
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